5 questions à Miriam B. Mandel et Sandra Spanier sur la correspondance d’Ernest Hemingway

Consacré aux années 1932 à 1934, un nouveau volume de la correspondance d’Ernest Hemingway révèle une facette inédite du célèbre prix Nobel de littérature.

Qu’il s’agisse de littérature, de pêche ou d’amitié, ces lettres dévoilent d’intéressantes informations sur l’écrivain, alors au sommet de sa popularité suite au succès de L’Adieu aux armes en 1929.

À l’occasion de cette parution, nous avons posé 5 questions à Miriam B. Mandel1 et Sandra Spanier2, les éditeurs à l’origine de ce nouveau volume.

Passéisme : Cette nouvelle publication de la correspondance d’Ernest Hemingway concerne la période 1932-1934. Il s’agit d’une courte période mais particulièrement active pour l’écrivain. Pourriez-vous nous en dire plus sur ces années ?

Miriam B. Mandel & Sandra Spanier : Au cours de cette période, Hemingway a atteint deux objectifs longtemps retardés : il a publié le monumental Mort dans l’après-midi, sa première et plus longue incursion dans la prose non fictionnelle, qui avait été retardée par son bras droit gravement cassé suite à un accident de voiture en novembre 1930. Il s’est aussi lancé dans un safari africain qui était dans son esprit depuis 1930 lorsqu’il a commencé à étudier l’histoire naturelle des lieux qu’il avait l’intention de visiter et les armes de chasse dont il aurait besoin.

Cette période a également vu la publication de Winner Take Nothing (1933), recueil pour lequel il a écrit des histoires spectaculaires comme A Clean, Well-Lighted Place et Fathers and Sons. Pendant ce temps, il a également chassé le gros gibier dans le Wyoming et le Montana, dans l’ouest des États-Unis, et a appris à capturer le marlin et divers autres poissons dans les eaux du Gulf Stream au large de Cuba, récoltant des expériences qui réapparaitront dans sa fiction, notamment dans Le Vieil Homme et la Mer, et lui a permis d’avoir une espèce de poisson, Neomerinthe hemingwayi, portant son nom.

L’un des derniers événements à se produire durant cette période est l’acquisition du bateau de croisière Pilar et son arrivée à Key West. C’est une période créative, à la fois artistiquement et personnellement.

Au cours des années 30, Ernest Hemingway a fait de longs voyages afin de pêcher le marlin. Photographie : © John F. Kennedy Presidential Library and Museum.

Nous connaissons bien les célèbres lettres d’Ernest Hemingway signées « Papa ». Qu’apprend-t-on ici sur Hemingway et son rôle de père ?

Au début de ce cinquième volume des lettres d’Hemingway, son troisième fils, Gregory, n’est qu’un nouveau-né, son fils Patrick a trois ans et son fils aîné, John (surnommé « Bumby », issu du premier mariage de l’auteur avec Hadley Richardson) a huit ans.

Dans des histoires comme Fathers and Sons et A Day’s Wait, toutes deux écrites à cette période et publiées dans Winner Take Nothing, Hemingway explore les profondeurs émotionnelles de la paternité, un sujet qui l’avait également préoccupé dans de précédentes nouvelles.

À la mort de son père en 1928, Hemingway a assumé la responsabilité économique de sa mère et de ses frères et sœurs plus jeunes, créant un fonds en fiducie qui fournissait un soutien continu, envoyant de généreux chèques d’anniversaire et de Noël et intervenant en cas de difficultés financières. Cette attitude paternelle l’a cependant conduit à exercer une certaine autorité sur ses frères et sœurs, et son ingérence indésirable a conduit à un douloureux conflit avec sa plus jeune sœur, Carol, qui s’est poursuivi via des lettres et des télégrammes publiés ici pour la première fois.

Justement, 85% des 392 lettres présentées dans cet ouvrage sont inédites. Comment est-ce possible pour un écrivain si renommé ? S’agit-il de lettres découvertes dans des collections privées ?

De nombreuses lettres sont généreusement partagées par les membres de la famille et par les descendants d’amis, d’admirateurs et d’autres particuliers avec lesquels Hemingway a correspondu. Certaines sont conservées dans des bibliothèques et archives institutionnelles, et d’autres encore font surface sur le marché des enchères.

Même lorsque des lettres ont déjà été publiées, nous faisons de notre mieux pour retrouver et consulter les documents originaux, afin de déchiffrer les passages problématiques, vérifier les notes marginales et obtenir la transcription la plus complète et la plus précise possible. Nous nous efforçons également de localiser les enveloppes, qui aident à la datation et révèlent parfois du texte supplémentaire, sous la forme de notations ou de post-scripts ajoutés par Hemingway après que l’enveloppe ait été scellée.

Ernest Hemingway et Pauline, avec Gregory, Patrick et Bumby à Key West, 1933. Photographie : © Princeton University Library.

Que peuvent révéler ces lettres sur ses relations avec les grandes personnalités littéraires de l’époque comme F. Scott Fitzgerald, Gertrude Stein ou Max Eastman ?

Ce volume présente une longue lettre détaillée et écrite à Fitzgerald, critiquant son premier roman en neuf ans, Tendre est la nuit (1934). Mais bien que ce soit la seule lettre qu’Hemingway lui ait écrite pendant cette période, Fitzgerald est clairement présent à travers une grande partie du volume, car Hemingway demande à plusieurs reprises (puis diffuse) des nouvelles du « vieux Scott » ou du « pauvre vieux Scott ». Ainsi, le volume révèle l’étendue de l’admiration, de l’exaspération et de l’inquiétude d’Hemingway pour Fitzgerald.

Le critique Max Eastman et l’écrivain Gertrude Stein ne sont pas eux-mêmes destinataires de lettres, mais sont souvent mentionnés alors que Hemingway exprime sa colère face à la critique négative d’Eastman sur Death in the Afternoon (intitulée « Bull in the Afternoon ») et à la représentation peu flatteuse de lui par Stein dans Autobiographie d’Alice Toklas. Il menace de briser la mâchoire d’Eastman la prochaine fois qu’il le voit et est scandalisé par les affirmations de Stein selon lesquelles il était physiquement fragile et qu’elle lui a appris à écrire. Pourtant, il se sentait également blessé et trahi par un écrivain qu’il avait jadis admiré à ses débuts à Paris dans les années 1920 et qui était la marraine de son premier enfant.

Enfin, une question que nous avons maintenant l’habitude de poser à nos invités : pouvez-vous partager avec nos lecteurs une lettre qui vous touche particulièrement par son contenu ?

Sandra Spanier : Je suis particulièrement frappée par une lettre qui, en tant qu’« objet », évoque de manière vivante les circonstances immédiates de sa composition. En septembre 1932, Hemingway écrit à son éditeur, Maxwell Perkins, depuis un camp de chasse dans les montagnes du Wyoming – un long et accidenté voyage à cheval depuis le L-Bar-T Ranch, où Hemingway et sa femme étaient en vacances. Le ranch lui-même était si éloigné que le courrier n’y était livré qu’une fois par semaine.

La lettre est griffonnée au crayon sur un morceau déchiré d’un sac en papier brun. Hemingway écrit : « Ils ont apporté le courrier la semaine dernière – ont parcouru 45 miles pour camper avec – Je reviens demain – Je suis sorti sans crayons ni papier comme un sacré imbécile et je n’ai qu’un bout de crayon et ce sac en papier. »

J’imagine que Perkins, qui était un parfait gentleman, s’est amusé lorsque cette lettre est parvenue aux bureaux des Éditions Scribner sur la Cinquième Avenue à New York.

Ernest Hemingway à Maxwell Perkins.

Miriam B. Mandel : Comme Hemingway et sa seconde épouse, Pauline, n’étaient pas souvent séparés pendant les mois couverts par ce volume, ils ont échangé peu de lettres. Mais en octobre 1933, lorsque Pauline est à Paris et qu’il est seul et solitaire à Madrid, il écrit avec amour en mentionnant sa femme.

À sa mère, « Pauline était en bonne santé et paraissait splendide » ; à son amie Jane Mason, il précise que Pauline était « belle comme l’enfer » quand elle s’est teinte en blonde et « assez chic » quand ses cheveux étaient à nouveau noirs ; et à Pauline elle-même, « Oh tu es gentille et tu me manques tellement… Tu es si adorable et si gentille avec moi ». Nous obtenons ici un tableau très intime avec ces lettres.

Un autre élément révélateur et tout aussi touchant est écrit au dos d’un télégramme de John Dos Passos, à qui on avait demandé de nommer « les dix plus beaux mots » en anglais et qui se demandait quelle serait la réponse d’Hemingway.

Notre auteur a énuméré onze mots : « chaud, froid, bois, nourriture, vin, matin, soir, nuit, lit, femme, sommeil. » Ces mots forment presque une lettre d’amour inédite que Pauline n’a d’ailleurs jamais lue.

Notes
  • Miriam B. Mandel a travaillé sur une importrante encyclopédie en trois volumes, annotant les personnages, les animaux et les objets culturels qui apparaissent ou sont mentionnés dans l'œuvre d'Ernest Hemingway. Elle siège aujourd'hui au comité de rédaction du Hemingway Review.
  • Sandra Spanier est professeur d'anglais à l'Université d'État de Pennsylvanie et rédactrice en chef du Hemingway Letters Project. Ce long projet aboutira à la publication d’une édition complète des quelque 6 000 lettres de l’écrivain dans un ensemble de 17 volumes édités par Cambridge University Press.
Liens

J. M. Sultan
J. M. Sultan
Publié le
Actualités Entretiens Lettres