Eugène Girardet (1853-1907), La fuite en Egypte

5 questions à Sabine R. Huebner sur le plus ancien papyrus rédigé par un chrétien

La grande actualité de ce mois de juillet concernait un papyrus conservé à l’Université de Bâle qui a la particularité d’être le plus vieux papyrus rédigé par un chrétien de l’Egypte romaine.

Ce papyrus, plus connu des chercheurs sous la cote P.Bas. 2.43, fournit des détails importants sur une famille paléochrétienne : celle d’Arrianus, l’auteur du papyrus, et son frère Paulus, de jeunes gens instruits de l’élite de Theadelphia, une ville grecque de la province de Crocodilopolis.

Aujourd’hui, nous en apprenons plus sur le papyrus et le contexte social dans lequel il s’inscrit avec le Dr Sabine R. Huebner, professeure d’histoire ancienne à l’Université de Bâle qui, grâce à des recherches approfondies, a pu dater le papyrus et le placer au cœur de sa nouvelle monographie Papyri and the Social World of the New Testament1.

Passéisme : Le papyrus P.Bas. 2.43 se retrouve au cœur de votre nouvelle monographie. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’importance de ce papyrus et son contenu ?

Sabine R. Huebner : Le papyrus contient la plus ancienne écriture d’un chrétien et représente la plus ancienne lettre privée originale d’un chrétien que nous avons. Nous connaissons bien sûr les lettres de Paul du premier siècle et les écrits des pères de l’église des deuxièmes siècles de notre ère. Cependant, ces textes subsistent en tant que copies ultérieures, réalisées à plusieurs reprises par des scribes professionnels.

La lettre de Bâle est un original datant d’il y a 1 800 ans. Nous avons également des copies sur papyrus de textes du Nouveau Testament datant du IIe siècle, qui ont été copiés par des scribes professionnels et pour lesquels nous ne savons pas à quel moment ils sont arrivés dans l’arrière-pays égyptien (cela pourrait être 100 à 200 ans après leur copie).

L’auteur de la lettre, Arrianus, écrit à son frère Paulus, qui voyage avec son père – probablement vers Alexandrie. Arrianus rappelle à son frère leurs devoirs politiques ainsi que leurs affaires et lui demande d’acheter la meilleure sauce de poisson qu’il trouve.

Il envoie également les salutations de tous les autres membres du foyer familial. Et, à la fin de la lettre, il joint ses dernières salutations : « Je prie pour que tu ailles bien dans le Seigneur ». « Dans le Seigneur » est une expression très particulière que nous retrouvons en premier dans les lettres de l’apôtre Paul.

L’attention est justement portée sur l’utilisation par Arrianus du nomen sacrum dans la conclusion. La présence de nomina sacra dans des correspondances de cette époque était-elle inhabituelle ?

Cette lettre n’est pas seulement la plus ancienne rédigée par un chrétien, il s’agit aussi de la première fois qu’un nomen sacrum apparaît parmi les preuves documentaires. Arrianus abrège l’expression « dans le Seigneur » « en Kyrio » en « en Ko », en utilisant simplement la première et la dernière lettre du mot « Seigneur ».

Détail de la dernière ligne du papyrus contenant la forme abrégée de la phrase chrétienne « Je prie pour que tu ailles bien dans le Seigneur », Université de Bâle.

Nous connaissons les nomina sacra des papyri du Nouveau Testament, dont certains datent déjà du IIe siècle de notre ère, mais c’est la première fois qu’un nomen sacrum apparaît dans un papyrus – là encore environ 40 à 50 plus tôt que d’autres exemples plus récents.

Ce nomen sacrum ne laisse aucun doute sur le fait que nous avons affaire à un chrétien qui l’a écrit et qui a étudié les écrits sacrés lui-même – sinon, rien qu’en entendant les récits du Nouveau Testament, il n’aurait pas eu connaissance de cette manière particulière d’abréviation du nom du Seigneur.

Ce papyrus provient du village de Theadelphia et fait partie des fameuses archives Heroninus – les plus grandes archives de papyri de l’époque romaine. Quelle est l’importance des archives Heroninus dans le cadre de votre travail ?

J’ai découvert que les archives Heroninus, composées de plus de 1 000 papyrus du village de Theadelphia et datant du milieu du IIIe siècle – des décennies à peine couvertes par nos sources littéraires – constituent un trésor pour le matériel chrétien primitif.

D’autres papyri appartenant à ces archives montrent que le christianisme avait déjà atteint l’arrière-pays égyptien dans la première moitié du IIIe siècle de notre ère ou même avant. Comme plus de la moitié des papyri de cette énorme archive n’ont pas encore été publiés, j’espère trouver des pièces encore plus intéressantes.

Le contenu du papyrus P.Bas. 2.43 dévoile une vie quotidienne qui semble étonnement paisible pour des chrétiens de l’époque. Cela s’explique-t-il par la période de calme et de relative tolérance menée par l’empereur Sévère Alexandre2 ?

Il est vrai que nous ne connaissons pas de persécutions au début des années 230 mais, même à une date ultérieure, de petites communautés chrétiennes de l’arrière-pays ont probablement vécu une vie relativement paisible. Les persécutions frappent plutôt les communautés chrétiennes les plus en vue dans les grands centres tels qu’Alexandrie, ainsi que les dirigeants des communautés chrétiennes qui se tiennent sous les projecteurs tels que les évêques, les prêtres et les diacres.

D’un autre côté, ce n’est peut-être pas une coïncidence si la plupart de nos libelli – certificats individuels de sacrifice païen datant des persécutions sous l’empereur Dèce en 250 – proviennent de ce même village, Theadelphia, d’où provient également la lettre chrétienne de Bâle.

Buste en marbre de l’empereur Dèce, musée du Capitole, © Mary Harrsch

L’empereur Dèce3 avait publié un édit en 250 de notre ère stipulant que tous les citoyens devaient accomplir des sacrifices païens. Pour prouver leur conformité, des libelli étaient publiés attestant que cet individu avait accompli le sacrifice et démontré sa loyauté à l’égard de l’empereur et de l’Empire.

Dans votre récente monographie, vous explorez le monde des premiers chrétiens en utilisant les riches preuves papyrologiques de l’Égypte romaine. Ces papyri font-ils également références aux obstacles et aux éventuelles difficultés rencontrées par ces familles ?

Même dans cette lettre, Arrianus fait allusion à des problèmes potentiels si son frère Paulus assumait le poste de gymnasiarque. Nous ne savons pas à quoi il fait allusion mais il se peut qu’il ait évoqué le fait que prendre une fonction politique signifiait également participer au culte impérial ou à d’autres fêtes religieuses de la ville. En tant que chrétien, cela n’était bien sûr pas possible. Donc Arrianus rappelait potentiellement à son frère de considérer ces conflits d’intérêts à l’avance.

À partir des années 250, nous avons deux papyrus dans lesquels « Chrestiani » est mentionné dans des documents publiés par les autorités romaines. Ils se réfèrent indubitablement aux chrétiens.

Par exemple, le papyrus d’Oxyrhynque4 P.Oxy 423035, datant de 256, est un ordre émanant du président du conseil d’Oxyrhynque qui ordonne aux policiers d’un village d’arrêter un homme qualifié de « Chresien ». Cependant, nous ne savons pas si l’homme est arrêté pour être un chrétien ou pour un autre crime et la mention de « Chresien » est simplement un moyen supplémentaire pour identifier cet homme.

Notes
  • Papyri and the Social World of the New Testament, Cambridge University Press, 2019, https://doi.org/10.1017/9781108556453
  • Empereur du 11 mars 222 au 18 mars 235, Alexandre Sévère se distingue par sa tolérance envers les chrétiens après une période de troubles et de désordres causés par son prédécesseur Héliogabale.
  • Empereur de l'automne 249 à l'été 241, Dèce restaure la politique religieuse de l'Empire autour des dieux de Rome. Cette restauration entame de violentes persecutions au cours de son bref règne.
  • Les papyrus d'Oxyrhynque, retrouvés sur le site du même nom en Egypte, représente l'une des plus importantes archives de papyri grecs anciens. Ces papyri ont permis la redécouverte de fragments de tragédies, poèmes et d'un évangile inconnu.

J. M. Sultan
J. M. Sultan
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