Henri Fantin-Latour (1836-1904), Un coin de table, 1872, Musée d'Orsay. Portrait d'Elzéar Bonnier, Emile Blémont, Jean Aicard, debouts. Paul Verlaine, Arthur Rimbaud, Léon Valade, Ernest d'Hervilly et Camille Pelletan, assis.

6 questions à Frédéric Thomas sur la découverte d’une lettre inédite de Rimbaud

Dans le dernier numéro de Parade sauvage, la revue d’études rimbaladiennes, figure un article savant relatant la découverte d’une lettre inédite d’Arthur Rimbaud.

Cette lettre exceptionnelle lève le voile sur une facette méconnue du poète, notamment sur ses relations avec les communards réfugiés à Londres. Aujourd’hui, nous posons 6 questions à Frédéric Thomas1, docteur en sciences politiques et auteur de la découverte.

Passéisme : Vous avez récemment découvert une lettre inédite dans les archives familiales de Jules Andrieu, quelles sont les raisons qui vous portent à croire que cette lettre est authentique ?

Frédéric Thomas : Tout nous pousse à conclure à l’authenticité de cette lettre : l’origine, le destinataire, l’écriture (au sens graphologique) et, plus encore, la teneur et l’esprit de cette lettre, ainsi que les informations qu’elle contient2. S’il convient de demeurer prudent – nous n’avons eu accès qu’à un fac-similé de la lettre –, il faut remarquer que, jusqu’à présent, aucun chercheur n’a remis en question son authenticité depuis que nous l’avons rendue publique, il y a plus de trois mois de cela.

Il s’agirait même de la seule lettre connue de Rimbaud en 1874 ?

Oui, d’où son importance. Et ce d’autant plus que c’est une année au cours de laquelle Rimbaud travaille et/ou retravaille les Illuminations.

Et que nous apprend-elle ?

Elle confirme d’abord le projet de poèmes en prose, évoqué par l’ami d’enfance de Rimbaud, Ernest Delahaye, sous le titre L’histoire magnifique. Elle met également en évidence les affinités du poète avec le milieu politico-culturel communard, ainsi que l’importance du champ historique pour Rimbaud. On y lit aussi la référence à Michelet et la seule occurrence du terme « poèmes en prose » sous sa plume.

Et bien d’autres choses encore… Cette lettre n’a pas fini de nous livrer tous ses secrets !

L'une des plus célèbres photographies du XIXe siècle : Arthur Rimbaud en octobre 1871 par Étienne Carjat.
L’une des plus célèbres photographies du XIXe siècle : Arthur Rimbaud en octobre 1871 par Étienne Carjat.

Jules Andrieu et Eugène Vermersch étaient les amis les plus proches de Verlaine à Londres, et ceux que Rimbaud et lui fréquenteront le plus. Pouvez-vous nous indiquer comment les deux compagnons ont pu, un an après la Semaine sanglante, se retrouver parmi les membres de ce fameux club de réfugiés anglais – qui comptait, entre autres, Prosper-Olivier Lissagaray, Jules Vallès et Karl Marx ?

Le Cercle d’études sociales a été fondé le 20 janvier 18723. Il s’agit à la fois d’un groupe d’entraide pour les communards en exil, d’un lieu de débats et, comme son nom l’indique, d’un centre d’études. C’est d’ailleurs grâce à la recommandation de Jules Andrieu que Paul Verlaine a pu s’y inscrire. On ne sait si Rimbaud en fit de même. Toujours est-il qu’il constitue, à Londres, l’un des centres névralgiques d’intellectuels communards « déclassés » comme on disait alors, auxquels Rimbaud et Verlaine sont liés.

Cette Histoire splendide que souhaite entreprendre Rimbaud serait donc un ouvrage au service des communards défaits ?

Non pas au service, mais participant d’une même constellation d’autres ouvrages historiques – ou, plutôt, de réflexion sur l’histoire – de communards. On pense aux Notes sur la Commune d’Andrieu, à L’histoire de la Commune de Lissagaray, au roman L’Insurgé de Vallès, aux Incendiaires de Vermersch, ou encore au recueil Les Vaincus (originellement dédicacé à Rimbaud) que Verlaine projetait.

Aussi différents soient-ils, ces textes ont en commun d’interroger la défaite et l’avenir – voire même « la défaite sans avenir » du poème Les Corbeaux de Rimbaud – à partir des Vaincus, en essayant justement de dégager les fragments d’une contre-histoire des vaincus. Et, pour ce faire, de devoir inventer un style, qui parasite les frontières entre roman et essai, enquête et poème, critique et épopée.

Le 6 janvier, vous avez évoqué le silence de la presse autour de cette découverte. Pourquoi pensez-vous que cette lettre « dérange » ?

Elle dérange parce qu’elle bouscule l’image conventionnelle du poète, et, au-delà, de la poésie, et des liens entre poésie et politique (pour faire court). De plus, elle ouvre des pistes passionnantes ; ce qui suppose de nouvelles recherches, alors que nombreux sont ceux qui préfèrent s’en tenir au connu, sinon au cliché.

Enfin, et de manière plus organique, cette lettre ouvre sur l’aventure et sur la surprise, soit à l’exact opposé du bavardage de la machine médiatique, saturé par le spectacle du dernier roman de Houellebecq.


Transcription de la lettre4

En français

London, 16 April 74

Monsieur,
– Avec toutes excuses sur la forme de ce qui suit, –

Je voudrais entreprendre un ouvrage en livraisons, avec titre : L’Histoire splendide. Je réserve : le format ; la traduction, (anglaise d’abord) le style devant être négatif et l’étrangeté des détails et la (magnifique) perversion de l’ensemble ne devant affecter d’autre phraséologie que celle possible pour la traduction immédiate : – Comme suite de ce boniment sommaire : Je prise que l’éditeur ne peut se trouver que sur la présentation de deux ou trois morceaux hautement choisis. Faut-il des préparations dans le monde bibliographique, ou dans le monde, pour cette entreprise, je ne sais pas ? – Enfin c’est peut-être une spéculation sur l’ignorance où l’on est maintenant de l’histoire, (le seul bazar moral qu’on n’exploite pas maintenant) – et ici principalement (m’a-t-on dit (?)) ils ne savent rien en histoire – et cette forme à cette spéculation me semble assez dans leurs goûts littéraires – Pour terminer : je sais comment on se pose en double-voyant pour la foule, qui ne s’occupa jamais à voir, qui n’a peut-être pas besoin de voir.

En peu de mots (!) une série indéfinie de morceaux de bravoure historique, commençant à n’importe quels annales ou fables ou souvenirs très anciens. Le vrai principe de ce noble travail est une réclame frappante ; la suite pédagogique de ces morceaux peut être aussi créée par des réclames en tête de la livraison, ou détachées. – Comme description, rappelez-vous les procédés de Salammbô : comme liaisons et explanations mystiques, Quinet et Michelet: mieux. Puis une archéologie ultrà-romanesque suivant le drame de l’histoire ; du mysticisme de chic, roulant toutes controverses ; du poème en prose à la mode d’ici ; des habiletés de nouvelliste aux points obscurs. – Soyez prévenu que je n’ai en tête pas plus de panoramas, ni plus de curiosités historiques qu’à un bachelier de quelques années – Je veux faire une affaire ici.

Monsieur, je sais ce que vous savez et comment vous savez : or je vous ouvre un questionnaire, (ceci ressemble à une équation impossible), quel travail, de qui, peut être pris comme le plus ancien (latest) des commencements ? à une certaine date (ce doit être dans la suite) quelle chronologie universelle ? – Je crois que je ne dois bien prévoir que la partie ancienne ; le Moyen-âge et les temps modernes réservés ; hors cela que je n’ose prévoir – Voyez-vous quelles plus anciennes annales scientifiques ou fabuleuses je puis compulser ? Ensuite, quels travaux généraux ou partiels d’archéologie ou de chroniques ? Je finis en demandant quelle date de paix vous me donnez sur l’ensemble Grec Romain Africain. Voyons : il y aura illustrés en prose à la Doré, le décor des religions, les traits du droit, l’enharmonie des fatalités populaires exhibées avec les costumes et les paysages, – le tout pris et dévidé à des dates plus ou moins atroces : batailles, migrations, scènes révolutionnaires : souvent un peu exotiques, sans forme jusqu’ici dans les cours ou chez les fantaisistes. D’ailleurs, l’affaire posée, je serai libre d’aller mystiquement, ou vulgairement, ou savamment. Mais un plan est indispensable.

Quoique ce soit tout à fait industriel et que les heures destinées à la confection de cet ouvrage m’apparaissent méprisables, la composition ne laisse pas que de me sembler fort ardue. Ainsi je n’écris pas mes demandes de renseignements, une réponse vous gênerait plus ; je sollicite de vous une demi-heure de conversation, l’heure et le lieu s’il vous plait, sûr que vous avez saisi le plan et que nous l’expliquerons promptement – pour une forme inouïe et anglaise –

Réponse s’il vous plait.

Mes salutations respectueuses

Rimbaud

30 Argyle square, Euston Rd. W.C.

 

Notes

J. M. Sultan
J. M. Sultan
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