L'Agneau sur la montagne de Sion, Dublin Apocalypse, Manuscripts & Archives Research Library, Trinity College Dublin (IE TCD MS 64)

6 questions à Laura Cleaver sur l’Apocalypse de Dublin du Trinity College

En novembre dernier, le Dr Laura Cleaver1 recevait un financement de 2 millions d’euros du Conseil européen de la recherche.

Cette prestigieuse subvention va permettre de mener à bien son projet sur le commerce des manuscrits médiévaux au début du XXe siècle, en particulier sur l’impact d’un petit groupe de riches collectionneurs et sur le développement des collections de bibliothèques.

Aujourd’hui, nous nous intéressons à un manuscrit du Trinity College dont la numérisation vient de s’achever, l’Apocalypse de Dublin. Laura Cleaver nous en dit plus sur cet exceptionnel manuscrit et sur la numérisation qu’elle a dirigé au sein de la plus ancienne université d’Irlande.

Passéisme : Avant de mentionner le manuscrit qui nous intéresse aujourd’hui, pouvez-vous nous en dire plus sur le département de numérisation du Trinity College ? Parmi les collections importantes de l’université, quelles sont vos priorités ?

Laura Cleaver : L’équipe des collections numériques du Trinity a numérisé plus de 100 000 objets des collections du Trinity College. Ceux-ci comprennent des livres rares, des cartes, des peintures, des photographies et bien sûr des manuscrits médiévaux. La bibliothèque du Trinity College compte environ 600 manuscrits médiévaux. Le plus célèbre d’entre eux est, bien entendu, le Livre de Kells2, numérisé en 2013.

Un autre important livre sur l’Évangile, le Livre de Durrow, a été numérisé en 2018 en même temps que l’exposition Anglo-Saxon Kingdoms à la British Library de Londres. Dans la mesure du possible, recherche et numérisation vont de pair. Par exemple, huit manuscrits médiévaux ont été numérisés pour accompagner une série de conférences publiques en 2017-20183, et les ressources numériques soutiennent l’enseignement au Collège dans un large éventail de domaines.

Quelle est l’origine de ce manuscrit, connu sous le nom de Dublin Apocalypse ?

Le Dublin Apocalypse a été réalisé au début du XIVe siècle en Angleterre. Sur la base de similitudes avec deux manuscrits de la Bibliothèque Bodléienne (les psautiers de Bromholm et d’Ormesby), il semble probable qu’il ait été réalisé en Est-Anglie. Nous ne savons pas comment il est arrivé en Irlande, mais il a été transmis à la bibliothèque du Trinity College au XIXe siècle par le prévôt Sadleir, qui l’a échangé contre de vieux annuels.

Folio 22v, page XLVI, Dublin Apocalypse, Manuscripts & Archives Research Library, Trinity College Dublin (IE TCD MS 64)
Folio 22v, page XLVI, Dublin Apocalypse, Manuscripts & Archives Research Library, Trinity College Dublin (IE TCD MS 64)

Que pouvez-vous nous dire sur le contexte historique dans lequel le manuscrit s’inscrit et son contenu ?

Le manuscrit contient 73 images avec des scènes décrivant les événements décrits dans le livre de l’Apocalypse. De plus, deux images sont maintenant manquantes. La Révélation est l’un des livres de la Bible les plus difficiles à interpréter. Il est plein de descriptions vivantes des événements du monde qui ont inspiré les commentateurs et les artistes à travers le Moyen Âge.

L’Apocalypse est devenu un sujet très populaire pour les manuscrits enluminés en Angleterre au XIIIe siècle, avec des textes en latin ou en français anglo-normand. L’Apocalypse de Dublin se situe à la fin de cette tradition et est très richement décorée, avec de grandes images entièrement peintes et dorées.

Comment est-il différent des autres productions de l’époque ?

Dans la majorité des Apocalypses illuminées des XIIIe et XIVe siècles, les images occupent environ un tiers de chaque page et chaque image est accompagnée du texte biblique et du commentaire. Dans l’Apocalypse de Dublin, les images dominent les pages. Le texte biblique a été écrit autour des images et il n’y a pas de commentaire. Ce manuscrit aurait peut-être même été conçu pour n’être qu’une série d’images.

Folio 33v, page LXVIII, Dublin Apocalypse, Manuscripts & Archives Research Library, Trinity College Dublin (IE TCD MS 64)
Folio 33v, page LXVIII, Dublin Apocalypse, Manuscripts & Archives Research Library, Trinity College Dublin (IE TCD MS 64)

Les miniatures parfaitement exécutées témoignent d’une réalisation exceptionnelle. Avons-nous une idée de l’auteur ou du commanditaire ?

Nous ne savons pas qui était le commanditaire original du manuscrit. Au XIIIe siècle, les Apocalypses illuminées étaient destinées à la royauté et aux membres de la noblesse. Par exemple, le Douce Apocalypse4 a probablement été conçu pour le roi Edouard Ier d’Angleterre ou son épouse Éléonore de Castille, et l’Apocalypse de Lambeth était clairement destinée à une riche lectrice laïque.

Cependant, des textes ont été ajoutés à l’apocalypse de Dublin avec des détails sur la liturgie monastique suggérant qu’elle appartenait à une communauté monastique bénédictine.

Le 1er février, un symposium s’est tenu au Trinity Long Room Hub afin de discuter des nombreux aspects de l’Apocalypse de Dublin et du contexte de sa création. Cette journée vous a-t-elle permis d’en apprendre plus sur ce trésor artistique t? Ou peut-être développer des idées pour de futures recherches ?

Oui. Le symposium a réuni des experts qui ont discuté du contenu, de l’artiste et du contexte du manuscrit. Des discussions animées ont eu lieu sur la date exacte du manuscrit et la relation avec le psautier d’Ormesby (de la Bibliothèque Bodléienne).

Il reste encore beaucoup à découvrir à propos de ce manuscrit et d’autres manuscrits d’Apocalypse, et nous espérons que les nouvelles images numériques aideront les chercheurs à développer ces recherches.

Notes
  • Maître de conférences en art médiéval au Trinity College, membre du projet New Interpretations on the Angevin World, associée au projet Ordered Universe, auteur de Education in Twelfth-Century Art and Architecture, Woodbridge, 2016.
  • Voir la numérisation du Livre de Kells.
  • Voir Beyond the Book of Kells
  • Voir MS. Douce 180 et sa numérisation.
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J. M. Sultan
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