Charles Meynier, Retour de Napoléon Ier dans l'île de Lobau sur le Danube après la bataille d'Essling. © Château de Versailles.

5 questions à Bernard Wilkin sur les grognards de la Grande Armée

Historien spécialiste des guerres Napoléoniennes, le Dr Bernard Wilkin est l’auteur de Lettres de Grognards – La Grande Armée en campagne, publié le 14 février, aux Editions du Cerf.

Ce recueil dévoile l’épopée des conscrits de la Grande Armée au travers de lettres inédites à leurs proches. Celles-ci dévoilent un aspect méconnu de l’Empire : la peur et le dégoût du combat. À cette occasion, nous posons à l’auteur 5 questions sur les grognards et la Grande Armée.

Passéisme : Vous présentez dans votre ouvrage 150 lettres écrites, de 1800 à 1814, par des conscrits de l’armée napoléonienne. Pouvez-vous nous en dire plus sur l’origine de ces lettres ?

Bernard Wilkin : La plupart d’entre elles ont été extraites vers 1930 par un archiviste liégeois, de dossiers constitués à l’époque de Napoléon et conservés aux Archives de l’état à Liège, où je suis chef de travaux. Ces dossiers concernaient des conscrits et des militaires suspectés d’être déserteurs, réfractaires ou qui demandaient à être placés dans la réserve comme ayant un frère à l’armée.

Il n’était pas toujours facile d’obtenir rapidement un certificat du régiment aussi, pour faire patienter les autorités, les familles tentaient de démontrer la présence d’un fils ou d’un frère en présentant une ou plusieurs lettres en provenance de l’armée. Au fonds constitué par mon prédécesseur, mon père et moi avons pu ajouter des lettres qui avaient échappé jusqu’à présent aux recherches.

Nous appelons ces soldats de la Grande Armée, qui ont fait face à la réalité de la guerre et des campagnes de Napoléon, les « grognards ». Comment ce terme, a priori peu flatteur, s’est-il forgé ?

Le terme « grognard » viendrait de Napoléon qui disait des grenadiers de sa garde qu’ils grognaient toujours mais obéissaient. En fait, on ne devrait appeler « grognards » que les hommes de l’infanterie de la Vielle garde. L’habitude de nommer tous les soldats de Napoléon de ce nom s’est répandue dans le public longtemps après le Ier empire.

Lettre de grognard (recto). © René Wilkin.
Lettre de grognard (recto). © René Wilkin.

De nos jours, il est vrai que l’on ne s’intéresse pas assez à ces hommes qui, en quelque sorte, ont fait l’Empire. Que peut-on apprendre sur eux à travers la lecture de ces lettres ?

Dire que l’on ne s’y intéresse pas n’est pas tout à fait vrai. Il suffit de voir le nombre de mémoires de militaires édités de 1815 à nos jours. Il est vrai que l’on s’intéressait davantage à l’aspect « aventure » ou combat, et que la vie quotidienne de ces hommes n’a vraiment commencé à attirer les historiens et le public qu’après la Grande guerre, peut-être parce qu’il y avait un intérêt du public à comparer les conditions de vie des « poilus » pendant la guerre que des millions d’hommes venaient de subir à celles des combattants cent ans plus tôt.

Les lettres, contrairement aux mémoires, sont généralement destinées à un cercle restreint. Elles sont, en général écrites par des soldats issus des couches les plus modestes de la population, par les conscrits incapables de se payer un remplaçant. Or, cette catégorie sociale n’a laissé que peu de traces dans l’histoire. Les lettres racontent la vie du soldat, ses découvertes, ses besoins d’argent, parlent des amis de régiment, annoncent la mort d’une connaissance du même village. Les événements politiques et militaires y ont peu de place et sont rapportés de manière sommaire, les chiffres donnés sont souvent exagérés.

Il ne faut pourtant pas se fier aveuglément à ce qu’on y lit. Le soldat se méfie d’une éventuelle censure, il écrit pour rassurer sa famille ou au contraire pour l’apitoyer afin d’avoir de l’argent, il ne veut pas choquer la famille par le récit d’actes ou de comportements contraires à la religion.

Un autre aspect intéressant des lettres par rapport aux mémoires est que leur contenu donne des renseignements sur l’entourage immédiat du militaire, sans avoir été revus, idéalisés, transformés des années plus tard. La lettre est comme un instantané photographique. Nous avons l’image d’un instant précis. Les souvenirs que peut rapporter le mémorialiste peuvent, eux, se transformer pour diverses raisons.

Lettre de grognard (verso). © René Wilkin.
Lettre de grognard (verso). © René Wilkin.

Ces lettres contiennent donc essentiellement des informations d’ordre personnel mais avez-vous trouvé durant vos recherches une mention ou un détail inédit relatif à un personnage ou à un événement célèbre ?

Les soldats de la base n’ont qu’une vision très limitée des faits. Pour eux, c’est déjà un événement de voir passer l’empereur. Ils ne se préoccupent que de leur entourage immédiat mais ont tout de même conscience de vivre des événements importants. Chaque bataille est racontée, maladroitement, chaque lieu visité est décrit. Ainsi, on ne peut que sourire lorsqu’on découvre une description d’Austerlitz assez naïve ou un les vantardises d’un cavalier qui triple les pertes ennemies lors d’une bataille.

Ces lettres sont particulièrement intéressantes lorsqu’on se penche sur l’état d’esprit. Par exemple, on ressent avec force la peur et la fatigue de la campagne dans la péninsule ibérique.

Grâce à votre ouvrage, les lecteurs seront à même de découvrir la « face cachée » de la Grande Armée. Pensez-vous qu’aujourd’hui un travail reste à effectuer sur les représentations ou les récits que l’on en fait ?

Les historiens (ou du moins certains d’entre eux) travaillent sur le sujet. C’est le grand public qui ne connaît l’époque que par les récits romantiques répétés de génération en génération et dont nous tentons de rectifier la perception de l’époque par la publication de documents originaux.

Trop souvent, la période est décrite de façon romantique. Servir dans la Grande Armée, c’est avant tout souffrir. Les conscrits ne sont que rarement heureux d’être là, c’est un fait incontestable.


J. M. Sultan
J. M. Sultan
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