Stefan Zweig à New York, en 1941.

Focus sur la dernière lettre de Stefan Zweig

Désespéré par les ravages de la guerre et inconsolable de ne plus retrouver son « Monde d’hier », l’écrivain décide, avec son épouse, de quitter ce monde dans les bras l’un de l’autre. Retour sur l’émouvante lettre qu’il rédigea la veille de son suicide.

Stefan Zweig et le succès

Né à Vienne le 28 novembre 1881 dans une famille juive, Stefan Zweig est le parfait exemple de l’élite viennoise fin-de-siècle. Son père, Moritz Zweig, est un riche fabricant de textiles et sa mère, Ida Brettauer, appartient à une longue lignée de banquiers.

Après l’obtention de son doctorat à l’Université de Vienne avec une thèse sur la philosophie d’Hippolyte Taine, Zweig débute, comme beaucoup de ses contemporains, par une carrière dans le journalisme. Il voyage beaucoup et ses chroniques – déjà teintées d’inquiétude dans les années 1910 – sont publiées dans le Frankfurter Zeitung.

Il ne cesse d’écrire et s’essaie à tous les genres : traductions du français, théâtre et romans.

Stefan Zweig (debout) et son frère Alfred, vers 1900. © Université d’État de New York.

Durant la Première guerre mondiale, en sincère patriote, Stefan Zweig met à un terme à ses voyages et retourne à Vienne pour se faire le chantre de l’esprit allemand. Mais peu à peu, probablement influencé par son ami Romain Rolland qui défend ardemment ses idéaux pacifistes, Zweig devient dégoûté par la guerre.

Les dures visions de la guerre et sa rencontre avec le critique littéraire Léon Bazalgette lui font adopter le style réaliste qui fera son succès.

Et c’est justement le succès qui va couronner notre auteur durant l’entre-deux-guerres. À cette période de sa vie, jeune marié avec la journaliste Friderike Maria Burger, tout lui sourit, ou presque. Il enchaîne les projets d’écriture : essais, romans, nouvelles et rédige ses plus importantes biographies.

L’exil

Toutefois, la montée du nazisme vient bouleverser ce triomphe. Très tôt, il prend conscience du danger que représente Adolf Hitler et quitte l’Autriche pour l’Angleterre, vivant d’abord à Londres, puis à partir de 1939 à Bath. Mais ses craintes sont loin d’être partagées et ses amis ainsi que sa propre femme refusent de le joindre en exil.

Exemplaire survivant du roman de Stefan Zweig, Amok (1922) brûlé par les nazis. © Die Linke.

Il entame alors une liaison avec sa secrétaire, Charlotte Elisabeth Altmann – Lotte -, et l’épouse après avoir rompu avec Friderike. Le couple quitte l’Angleterre pour New York où l’on montre à l’auteur qu’il n’est pas le bienvenu. Prochaine et, malheureusement, dernière étape : le Brésil, largement plus accueillant.

Le Brésil représentait un dernier espoir. L’espoir d’un monde où les valeurs qui lui sont chères seraient consacrées : l’unité, la fraternité, l’égalité, la paix et l’harmonie entre les peuples. Mais à mesure que les semaines passent, les conquêtes nazies s’étendent.

Stefan Zweig et son épouse, Lotte, au Brésil en 1940.

Ces nouvelles apportées par la presse sont difficilement supportables et le couple Zweig sent que ce monde européen qu’ils connaissaient et adoraient était perdu pour toujours. Sans espoir, la décision est prise. Le 22 février 1942, il décide de mettre fin à ses jours en s’empoisonnant au véronal. Son épouse, qui ne souhaite pas lui survivre, préfère le suivre.

Le lendemain, le couple sera retrouvé sans vie, main dans la main. Près du couple enlacé, on retrouve une émouvante lettre :

Focus

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La lettre d’adieu de Stefan Zweig, 1942. Bibliothèque nationale d’Israël, ARC. Ms. Var. 305 4 182.

La dernière lettre de Stefan Zweig

1 page, titre en portugais, le reste en allemand

Déclaration

Avant de quitter la vie de mon plein gré et dans mon bon sens, je suis poussé à remplir une dernière obligation : remercier de tout cœur cette merveilleuse terre du Brésil qui m’a procuré à moi et à mon travail un repos si aimable et si hospitalier. Mon amour pour le pays augmentait de jour en jour, et nulle part ailleurs je n’aurais préféré construire une nouvelle existence, le monde de ma propre langue ayant disparu pour moi et mon foyer spirituel, l’Europe, s’étant détruit.

Mais après une soixantième année, des forces inhabituelles sont nécessaires pour refaire un tout nouveau départ. Celles que je possède ont été épuisées par de longues années d’errance. Je pense donc qu’il vaut mieux conclure en temps utile et en portant une vie où le travail intellectuel signifie la joie la plus pure et la liberté personnelle le plus grand bien de la terre.

Je salue tous mes amis ! Qu’il leur soit accordé de voir l’aube après cette longue nuit ! Moi, trop impatient, les précède.

Stefan Zweig
Petrópolis 22 II 1942

Stefan Zweig laissera une œuvre autobiographique magistrale : Le Monde d’hier. Rédigé dès le début de son exil, l’auteur communique à son éditeur le manuscrit de cette œuvre nostalgique la vieille de son suicide. Elle sera publiée à New York l’année suivante.


J. M. Sultan
J. M. Sultan
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